L'amour avant tout

La foule se presse déjà dans les rues de Paris alors qu'Olivia se dirige vers les transports souterrains. Les immeubles, arborant fièrement leur style haussmannien, entourent la chaussée tantôt pavée, tantôt recouverte de goudron. Le long de la route, de nombreux cafés, ouverts depuis dix heures du matin, accueillent leurs clients à leurs terrasses. Adossé contre sa chaise, celui-ci fume sa cigarette, le téléphone dans sa main droite, les yeux cachés par des lunettes de soleil noires, sans prêter attention à ce couple, derrière lui, roulant des yeux et toussant chaque fois qu'il expire. A sa gauche, celle-là boit son café latte, la musique dans ses oreilles. On peut entendre un bourdonnement sortir de son casque audio, rajoutant à ce couple des grimaces de mécontentement ; ils ne vont pas probablement plus rester longtemps. Les restaurants, à l'instar des brasseries, rivalisent de créativité quant aux noms qu'ils donnent à leurs lieux. Certains font au plus simple ; Café des Arts, Terres de Café, Le P'tit Bistrot, le Paris Halles… D'autres, choisissent de plonger dans leur imagination ; Casanova, Au Vieux Comptoir, Mamie Paris, Au Pied de Cochon… Chaque store indique celui que l'enseigne a choisi ; il est mis en valeur par une multitude de plantes à la fin de leur floraison en raison de la saison automnale qui approche à grands pas. Celles-ci volent presque la vedette aux panneaux d'affichage qui, se ressemblant finalement à cause de leur écriture, élevés à plus ou moins égale distance du sol, font ressortir l'éclat de la végétation florissante. Ici, des dahlias, là des orchidées, là encore des bouquets de fleurs séchées installés à chaque table, ici encore, de la lavande à n'en plus pouvoir.
A 17h17, la fin des cours se fait sentir pour les adolescents, du travail dans les bureaux pour les adultes. Les restaurants se préparent à ouvrir leurs portes plus tard dans la soirée. Les bars déjà accueillent depuis le début de la journée et attendent avec impatience la nuit. D'un pas rapide, tous se hâtent vers leurs appartements telle une fourmilière. La plupart d'entre eux ne regardent pas le chemin qu'ils prennent ; ils avancent, munis de leurs écouteurs, sans apercevoir ni entendre leur environnement. Lorsque l'on vit depuis longtemps dans une ville, on finit par ne plus la voir, trop habitué à ses rues, ses trottoirs, ses véhicules, même ses habitants, parfois.
Au milieu de cette foule inattentive, Olivia se distingue par sa démarche tranquille et un peu dansante. Le sourire aux lèvres, elle fixe des points qui semblent aléatoires ; un panneau de signalisation, un pot de fleurs attaché à un rebord de fenêtre, un fil à linge, tendu d'un balcon à un autre, cette fille qui fume sa cigarette, ce garçon qui traverse le passage piéton les yeux rivés sur son téléphone… Pourtant, rien n'est dû au hasard. La jeune femme a depuis longtemps entraîné ses yeux à remarquer les détails du décor, qui font la poésie du lieu où ils se trouvent. Elle est persuadée qu'on peut trouver de la poésie partout, il suffit de poser son regard autour de soi. Elle a appris à le faire il y a quelques années. A présent, elle en a fait son travail. Elle se promène ainsi, lentement, faisant parfois travailler son imagination pour faire correspondre la scène qu'elle a devant elle à l'histoire que cela lui inspire. Pourtant, elle n'habite pas à Paris. Sa maison se trouve presque en dehors de la région parisienne, non loin du terminus de la ligne qui la conduit partout.
Alors qu'elle descend dans la bouche de métro, un souffle vient s'engouffrer dans ses cheveux ; sous terre, l'air est plus frais. Aussi, elle remonte la fermeture éclair de son gilet. Le son des moteurs thermiques et des klaxons se fait plus sourd, bientôt, elle ne les entend plus du tout. A la place, c'est un brouhaha de chaussures, de talons, de valises à roulettes, qui se mélangent à la voix mécanique à peine audible, que l'on entend. Les conversations se mélangent autour d'elle ; parfois, elle essaye de comprendre ce que les gens disent, mais elle abandonne dès qu'elle pense qu'elle est démasquée.
- Je te jure, c'est lui qui m'a embrassée !
- Je suis désespérée, je n'ai plus que ce soir pour le devoir qu'on devait finir pour demain… Non, je ne l'ai pas fait !
- Et le dossier Martin ? Comment ça, tu l'as perdu ? Les documents étaient sur mon bureau !
- Je me dépêche, mais le métro n'arrive pas…
- Tu m'appelles quand tu arrives, promis ?
- On se revoit lundi !
Sa curiosité est interrompue par un crissement de roues métalliques sur les rails en face d'elle. Le RER arrive enfin et s'arrête lentement pour ouvrir ses portes. La population s'amasse au bord du quai et chacun se presse pour entrer le premier. Ceux qui veulent sortir poussent les autres pour ne pas se retrouver coincés à l'intérieur. Elle se retrouve au milieu d'une masse humaine bourdonnante, s'accroche à une barre pour ne pas tomber et laisse son esprit dériver. Elle a maintenant une heure de trajet avant d'arriver à sa ville. Au bout de vingt minutes, elle profite d'un arrêt ou beaucoup de monde descend pour s'asseoir à une place enfin vide. Elle peut enfin sortir son livre de son sac ; Changer l'eau des fleurs, de Valérie Perrin. C'est le roman qu'elle dévore depuis trois jours. Plein de suspens, d'actions, et d'émotions à la fois, elle l'a presque terminé. Le personnage principal est une femme devenue gardienne de cimetière, après une vie familiale à la fois mouvementée et tragique, elle compte enfin trouver la paix. L'auteur raconte à la fois son présent et son passé, se servant de flash-back pour narrer tout ce qui lui est arrivé. C'est tellement passionnant qu'elle ne voit pas le temps passer. Au bout d'un moment, son cerveau lui-même sort de sa rêverie et se met en alerte, elle arrive à destination. Rangeant son livre, Olivia récupère son à dos immobilisé par ses mollets et ses talons et se lève. Un dernier crissement métallique et le RER s'immobilise. Les portes automatiques s'ouvrent, et la jeune femme peut enfin respirer l'air libre.
Quinze minutes plus tard, ses pieds l'ont conduite devant une petite maison à tuiles rouges et doté d'un étage ouvert par deux vélux sur toute la longueur, qui donnent sur la rue. Au rez-de-chaussée, trois fenêtres entourent la porte fermière en bois simple. Une vitre opaque remplit la partie haute de cette dernière, ornée de grilles en arabesques qui auraient besoin d'un bon nettoyage. L'intérieur, d'un style vintage, regorge de meubles souvent plus âgés qu'elle, trouvés pour une partie sur les sites d'achats en ligne, le reste récupéré dans sa famille. Aussitôt qu'elle pose ses affaires, un pas rapide survient depuis la cuisine, lui semble-t-il. Elle sourit, reconnaît une démarche qu'elle aime tant. Soudain, une silhouette brune de quatre-vingt-dix centimètres apparaît dans le hall d'entrée précipitamment. L'enfant saute au coup de sa mère en l'appelant.
« Mamaaaan ! Maman, Maman, Maman !
- Gaspard ! Tu m'as manqué.
Les bras potelés du petit garçon entourent son cou, et elle le serre dans ses bras. Le mot « Maman », est pour elle un des plus beaux de la langue française. Elle l'embrasse sur le front, puis remarque que le visage malicieux de son fils est tacheté de tous côtés par des traces de chocolat, qu'elle aperçoit également sur ses mains.
- Tu as été sage ?
- On a fait un gâteau !
- Tu l'as cuisiné ou tu l'as mangé ?
- Moi j'ai mélangé le saladier ! Et Samamé a bien voulu que je mange le chocolat qui reste.
La dite « Samomé » s'approche doucement du duo. Timide, la baby-sitter salue tranquillement Olivia.
- Bonsoir Salomé. Tout s'est bien passé ?
- Oui, il est toujours aussi énergique. On vient de sortir le gâteau du four et de faire le glaçage, je m'apprêtais à lui donner son bain avant que vous arriviez.
- Il a dormi un peu quand-même ?
- Presque deux heures ! Je l'ai emmené en promenade au parc après, il adore les chèvres dans la rue d'à côté.
- Merci de t'occuper de lui de cette façon. Je crois qu'il t'adore.
- C'est réciproque, Madame. »
Après une conversation tous les trois où Gaspard emmène tout le monde en cuisine pour frimer devant la magnifique pâtisserie qu'il « a fait tout seul », l'adolescente finit par repartir à son domicile. Salomé est la baby-sitter de Gaspard depuis l'année dernière. D'abord ponctuellement, puis, après avoir interrompue sa première année de fac en cours d'année, elle le garde à présent une fois par semaine, lorsqu'Olivia s'absente à Paris et que son mari est au bureau. Travaillant à son compte, celle-ci s'occupe de son fils elle-même, le reste du temps.
Elle va au bout du couloir et prépare toutes les affaires dont elle a besoin pendant que son fils joue avec ses voitures dans le salon. Elle ouvre et remplit la baignoire, vérifie la température de l'eau avec son coude, met ses jouets favoris à l'intérieur, ajoute le bain qu'il demande régulièrement, et retourne le chercher. Elle profite de ce moment à deux autant qu'elle le peut. Elle a repris le travail il y a quelques mois déjà, et au début elle pouvait l'emmener avec elle. Sauf quand elle allait à la capitale, où elle ne pouvait se concentrer sur lui en même temps que ses modèles devant sa caméra. Après une pause pendant les vacances, elle s'est à présent lancée dans son entreprise à plein temps. De plus, Gaspard a commencé l'école au début du mois. Elle a le sentiment de ne plus le voir autant qu'avant. Les enfants grandissent bien trop vite au début de leur vie, pense-t-elle pendant qu'elle applique un shampoing sur les cheveux de son angelot. Elle est parfois nostalgique de l'époque où il se réveillait à trois heures du matin et qu'elle l'allaitait. Pour l'amuser, elle lui fait une barbe de Père Noël avec la mousse. L'enfant rit aux éclats ; il essaye de faire de même, mais ne réussit qu'à tremper le chemisier neuf de sa mère, ce qui le fait s'esclaffer encore plus fort. Elle lui répond en prenant son petit seau en forme de château, le remplit d'eau et lui verse sur sa tête, profitant de l'occasion pour lui rincer les cheveux. Ils chahutent encore, tandis que la porte d'entrée s'ouvre de nouveaux, et deux nouvelles paires de pieds se font entendre.
« Je suis rentré. Où êtes-vous ?
- Dans la salle de bain ! C'est Papa, Gaspard. Tu as entendu ? Il est rentré.
Le nouvel arrivant entre dans la salle de bain pour être témoin de la scène comique se déroulant sous ses yeux. Il embrasse sa femme, caresse les cheveux de son fils, sans oser s'approcher trop près de la baignoire pour ne pas salir son costume de travail.
- Bonsoir Olivia. Tu es arrivée il y a longtemps ?
- Il y a trente minutes environ, je pense, peut-être un peu plus.
- Papa regarde ! Je suis le Père Noël !
- Le Père Noël ne devrait-il pas être en train de dîner ?
- Il a fait de la cuisine avec Salomé. Tu aurais vu les traces de chocolat autour de sa bouche ! Ça valait le coup d'attendre que j'arrive pour se laver. Allez Gaspard, on sort ! Il commence à être tard. Peux-tu t'occuper du dîner, Octave, s'il te plaît ?
Celui-ci sort de la pièce, enlève son veston et va s'affairer dans la cuisine. Pendant qu'elle met le pyjama du garnement, elle interroge son époux à distance :
- Tu n'es pas rentré avec Gabrielle ?
- Si, elle est dans sa chambre, là-haut. Gab', descends, ton cousin t'attend.
Des pas précipités à l'étage descendent l'escalier tandis qu'Olivia, Gaspard dans les bras, rejoint également la pièce de vie. Une adolescente de seize ans y pénètre également, répond aux bras que lui tend Gaspard.
- Comment était les cours ? Ça s'est bien passé ?
- Ça va. Bonsoir bout de chou, tu m'as manqué.
Gabrielle se tait, installe son cousin dans sa chaise alors que son père a fini de préparer le couvert pour le garçon. Celui-ci mange et joue avec sa nourriture, tandis que les trois autres restent là, l'une adossée contre la table à observer son mari cuisiner, l'autre assise à regarder dans le vide. Puis, Olivia brise le silence qui s'installe.
- Tu aimes l'établissement ? T'es-tu fait des amis ?
- Ça peut aller. Mais je préfère être ici. Au collège, les élèves me regardent bizarrement parce que je ne ressemble ni à toi ni à oncle Octave.
- Ils ne te connaissent pas encore. C'est très rapide, de juger sur les apparences, aujourd'hui.
- Ils me demandent sans cesse pourquoi je suis arrivée en mai, l'année dernière, alors que je devais passer mon brevet le mois d'après.
- C'est curieux, un adolescent, à cet âge. Que leur réponds-tu ?
- Que ça ne les regarde pas. Je n'ai pas envie de répondre. Si je le fais, ils vont tous me voir comme la fille d'une délinquante, et se persuader que je ne vaux pas mieux qu'elle. Je n'ai pas envie qu'ils sachent, ajoute-t-elle après quelques secondes de silence.
- Tu n'es obligée de rien. Tu n'as de compte à rendre à personne, après tout. Tu n'es pour rien dans tout ça.
Le silence reprend, plus lourd. Gabrielle est arrivée chez eux il y a quatre mois, environ. Pour cause judiciaire, sa mère ne pouvait plus s'occuper d'elle. Olivia, la sœur de celle-ci, étant sa seule famille, a recueilli l'adolescente.
- Gaspard ! Tu es mets partout, pose ça ! Olivia, ton fils recommence.
L'enfant, laissé tout seul derrière les adultes, se sert de sa cuillère comme catapulte pour sa purée. La pénible discussion prend ainsi fin, et Octave s'occupe de la bêtise de son fils pour changer de sujet. Il entraine son épouse à leur parler de sa journée, pendant qu'elle aide son précieux chérubin à manger. Elle est restée toute la journée à Paris, ses rendez-vous se sont-ils bien passés ? A-t-elle pu organiser ses séances photos comme elle le voulait ? Était-ce de nouveaux clients ? Cette famille, si ravie de ses photos la dernière fois, va-t-elle revenir ? L'avis laissé sur Internet pour elle était vraiment bienveillant. Bien sûr, elle va revenir, elle lui a promis par mail, a même envoyé une lettre. Elle a rencontré trois nouveaux clients, aujourd'hui. Une femme, et deux jeunes hommes, dont l'un venait pour organiser une séance surprise pour sa fiancée. Un cadeau très romantique. Les deux autres personnes venaient chacune pour des raisons différentes mais avec quelques points communs ; l'une, pour se revaloriser après une rupture difficile, l'autre, pour qui ce genre de demande était la première fois, souhaitait redécouvrir son image, raviver sa confiance en lui, avec son style « ancien » qui lui donnait l'impression de sortir d'une autre époque. D'ailleurs, Gabrielle, ne voudrait-elle pas vivre cette expérience ? Mais si, elle est photogénique. Tout le monde l'est. Certains sont simplement plus à l'aise devant la caméra que d'autres. C'est au professionnel de trouver l'angle, la lumière, le cadrage, le décor, et de tout faire pour rendre chaque être unique et beau.
- Tiens, d'ailleurs, j'ai enfin visité le lieu de l'exposition aujourd'hui !
- Tu as enfin eu ton rendez-vous ?
- Mais oui, je t'en ai parlé il y a trois semaines. L'organisateur de l'événement m'a appelée dès la rentrée. Le lieu est très beau : j'ai le droit à une pièce entière pour moi, tu te rends compte ? Je vais bien sélectionner mes photos, pas question de laisser ça au hasard. J'ai encore des documents à lui envoyer, un dernier paiement à faire, le revoir ensuite pour valider ma sélection… J'ai encore beaucoup de travail.
- Quel sera le thème ? Interroge Gabrielle.
- Ça, c'est le fait le plus formidable ! Tu sais que j'ai pu participer à cette exposition en gagnant à un concours, non ? Eh bien, il y a un certain nombre de thèmes proposés, et chaque participant peut choisir l'un d'entre eux. Nous sommes cinq, il y a donc cinq sujets. J'ai pu conserver le meilleur de tous, celui que personne ne voulait : la poésie où il n'y en a jamais eu. Je ne comprends pas pourquoi personne n'en voulait ! Enfin, c'est à mon plus grand bonheur. Il est à moi, maintenant. »
Gaspard ayant enfin fini son dîner il eut droit à un dernier baiser, y compris de son Papa qui a la joue qui pique à cause de la barbe, et monte avec sa mère pour se coucher. Dans les bras de cette dernière, tous seuls tous les deux là-haut, il se tient soudain très calme et tendre. Il s'agrippe au cou d'Olivia, l'oreille de son doudou dans sa main droite, le pouce dans la bouche, la tête posée sur son épaule. Il respire calmement, tandis que sa mère chante en le berçant tendrement. Ce moment, n'appartenant qu'à eux, dure de longues minutes, paraissant une douce éternité. Le souffle de son bébé devient régulier, un soupir d'aise le guidant vers le pays des rêves. Lentement, Olivia pose Gaspard sur son matelas, remonte la couverture, et ferme la porte. Lorsqu'elle redescend, Octave a fini de préparer le dîner, et tout le monde se met à table.
« Gaspard, viens remettre ton chapeau !

Sur la pelouse, Gabrielle surveille son cousin. N'ayant pas de cours cet après-midi, elle profite de son vendredi pour s'occuper du bambin, tandis que sa mère travaille chez eux, tranquillement dans son bureau. Mais il est très énergique, et malin pour son âge. Dès qu'ils sont arrivés au parc, il a commencé à courir, et a laissé sa casquette s'échapper. Sa cousine ne le lâche pas des yeux, et le poursuit pour lui remettre, mais il est bien trop joueur pour se laisser attraper. Finalement, Gabrielle est plus rapide. Elle lui couvre la tête, et ils vont s'installer tous les deux près de l'aire de jeux. Gaspard se précipite dans le bac à sable, tandis que la jeune fille vient s'installer sur la pelouse, non loin de lui. Elle est suffisamment responsable pour laisser son téléphone dans son sac – assez visible pour le récupérer en cas de besoin –, et prend à la place son carnet à dessin, son crayon de bois, sa gomme, et commence à dessiner. Sa muse est l'enfant de deux ans et demi, accroupi au sol, en train de construire un château de sable. Cette passion pour le dessin, c'est sa mère qui lui a transmise. Déjà toute petite, elle reproduisait ceux que faisait sa mère, parfois même elle dessinait par-dessus, au grand dam de celle-ci. C'est elle qui lui a appris les techniques, les différents matériaux, et même les différents supports. Un soir, elle l'a emmenée en pleine ville, vers minuit, des bombes de peinture dans son sac et un sweat à capuche sur les épaules, et elles ont fait des graffitis pendant une bonne partie de la nuit. L'angoisse qu'elle a ressenti rien qu'à l'idée de se faire appréhender par la police se faisait quelquefois oublier devant la concentration de sa mère pour son art et son enseignement. Bien qu'elle n'ait jamais voulu recommencer cette expérience, elle a continué d'apprendre l'art pictural de sa mère. Aujourd'hui, même si elle ne peut pas la voir, à cause des accusations que lui portent la justice, elle reçoit des lettres de sa mère qui lui écrit depuis son domicile, avec parfois plus de coups de crayons que de mots. Ce sont des moments qu'elle attend chaque semaine avec impatience. Oncle Octave dit qu'elle bientôt aller lui rendre visite avec Tante Olivia.
- Babielle, Babielle, c'est un château !
- Je vois ça, c'est magnifique ! Mais tu n'as pas fait les remparts, autour.
- C'est quoi, les remparts ?
- C'est ce qui protège ton château. Sinon, les méchants pourront venir l'attaquer !
- Viens jouer avec moi !
- Je vais te montrer comment on fait. »
Se tenir aux côtés de Gaspard est un vrai plaisir. Il est sans cesse plein d'entrain ; avec l'insouciance si belle que son âge lui permet, il semble ne jamais s'ennuyer. Les seuls moments où il s'arrête sont ceux où le sommeil s'empare de lui. Lorsque vient 17h, il est temps de rentrer. Après une opposition face à la construction fragile de l'enfant, l'argument maternel est suffisant fort pour faire changer Gaspard qui court prendre la main de Gabrielle, qui l'attend pour rentrer. Aujourd'hui, c'est vendredi. Octave rentre plus tôt que les autres jours de la semaine. Alors en arrivant devant le portail, le garçon lâche la main de l'adolescente et bondit dans les bras de son père. `
- Gaspard, ne lâche pas la main quand tu es dans la rue. C'est dangereux.
- On a fait un château !
- Où ça ?
- Là-bas, répond-il en montrant le point le plus opposé au parc. Et on a fait des… des…
- Qu'avez-vous fait ?
- Je sais plus…
- Des remparts, ajoute Gabrielle. Nous avons fait des remparts autour du château.
- Bravo, fiston ! Ton château est bien protégé, à présent. Allez, rentrons, Maman nous attend. »
Les jours passent, les semaines se succèdent ; parfois, elles semblent même se répéter. Pourtant, rien ne s'éloigne plus de l'ennui. Dans ces instants qui se ressemblent tous, la routine qui s'installe n'est que la vie qui multiplie ces heures de bonheur toutes simples. Aujourd'hui, pourtant, brise le train-train quotidien. Gabrielle accompagne sa tante sur une de ces séances photos, celle du couple ; elle se déroule aux pieds de la Tour Eiffel. Elle l'observe se pencher, régler son appareil, observer autour d'elle, conseiller le jeune couple, les aider à se mettre à l'aise et à poser. Assise sur un banc non loin de la scène, elle ne manque une miette de ce qui se passe sous ses yeux. Elle comprend qu'elle découvre une facette d'Olivia qu'elle ne connaissait pas ; celle où elle n'est pas mère, mais photographe professionnelle, reconnue et respectée.
Olivia ne cesse de bouger ; elle s'accroupit, se met debout, incline son dos pour porter son appareil à la bonne hauteur, se déplace sur la gauche, puis sur la droite. Elle fait tout ça en engageant la discussion, afin de les mettre à l'aise et de ne pas rester figer, rendant les poses et les photos bien moins naturelles. Régulièrement, elle jette un coup d'œil vers sa nièce, qui lui répond d'un sourire radieux. L'adolescente semble s'être bien adaptée à sa vie avec son oncle et sa tante. Gaspard l'adore, les deux adultes ont suffisamment confiance en elle pour la laisser quelques heures s'occuper de lui. Elle s'est même attachée à Salomé, la baby-sitter du garçon. Parfois, elle arrive à la maison en s'écriant « Vous ne devinerez jamais qui j'ai croisé dans le parc sur le chemin ! » et de montrer une photo des deux filles prises pour la montrer au couple. Son seul souci est son collège, dans lequel elle semble avoir du mal à s'intégrer. Sa méfiance et son histoire la poursuivent parfois, elle espère que Gabrielle va bientôt revenir un soir en faisant ses devoirs avec une camarade de classe. La jeune femme se reconcentre, scrute le duo d'amoureux en face d'elle qui discutent, tandis que l'inconnu blonde remet en place le col de la chemise de son fiancé. Quelques dizaines de clichés sont pris rapidement, profitant de cet instant plein de tendresse, et elle les fait encore changer de pose, à l'amant d'entourer les épaules sa bien-aimée de ses bras tout en l'embrassant sur le front. Ils ne sont plus tournés vers la Tour Eiffel depuis longtemps, maintenant ils lui font face, sur l'herbe, assis sur un banc, au milieu des allées sableuses, trônant au milieu des arbres qui les saluent autour d'eux. Quelques rares fois, elle ne montre qu'un morceau du bâtiment métallique, juste pour faire deviner la majesté se tenant derrière. Au bout d'une heure, la séance est terminée. Olivia et Gabrielle rentrent et se dirigent tranquillement vers la bouche de métro pour prendre le RER. Leur avance sur l'horaire d'arrivée de leur transport leur permet de s'arrêter à plusieurs reprises, donnant l'occasion à Olivia d'immortaliser le sourire de sa nièce et le souvenir de leur journée à deux grâce à son matériel. La joie de l'adolescente l'empêche de remarquer l'œil numérique de sa tante, allumé dans sa direction.

En fin de journée, elles arrivent enfin à la maison. Comme à son habitude, Gaspard les attend avec impatience, et saute dans les bras de sa mère, déjà dans son pyjama Nounours à capuche. Salomé ferme son ordinateur pour les accueillir également ; Elles discutent toutes les trois avec bon cœur, puis cette dernière finit par s'éloigner pour retourner chez elle. Gabrielle monte à l'étage et part préparer ses affaires pour ses cours du lendemain. Restée en bas, Olivia installe son petit garçon sur sa chaise, lui prépare son dîner, le laisser manger pendant qu'elle consulte l'intérieur de son frigo en étudiant la question du repas du soir. Finalement, ce sera plat de lasagnes aux épinards et au chèvre. Elle se lave les mains, met son tablier, sort les ingrédients nécessaires, commence sa cuisine en fredonnant. Elle doit fréquemment s'interrompre pour empêcher le bambin de jouer avec sa nourriture, ou encore de la jeter sur le sol. Elle surveille régulièrement l'horloge principale de la pièce de vie, car il se fait tard, et son mari n'est toujours pas rentré. Lui qui habituellement clame sa fierté à prioriser sa famille, le voilà qui, à 19h45, n'est toujours pas rentré. Finalement, à 20h06, le voilà enfin, ouvrant la porte du hall d'entrée.
« Je suis rentré ! Olivia ? Où es-tu ?
- Dans la cuisine !
Octave arrive discrètement derrière elle, l'embrasse sur les cheveux après avoir posé ses affaires et son ordinateur sur la table.
- Tu en as mis du temps. Tu as eu beaucoup de travail à finir ?
- J'attendais un coup de fil très important toute l'après-midi. Après ça, j'ai dû m'occuper de certaines choses avant de pouvoir revenir. Vous ai-je manqué tant que ça depuis ce matin ?
- C'était quelque chose de grave ?
- Pas du tout, au contraire.
Sans comprendre, Olivia se retourne pour voir les yeux brillants d'excitation de son mari. Aurait-il eu une augmentation ? Absolument pas. Un client satisfait, alors ? Rien à voir. Quelque chose à voir avec son travail ? Oui et non. Ne se faisant pas prier, Octave sort de la valisette de son ordinateur une lettre au cachet du gouvernement. D'abord paniquée quelques secondes, elle réalise qu'en-dessous les mots République Française, il est indiqué ministère de la Justice. Elle interroge son interlocuteur des yeux puis saisit soudain la signification de la lettre. Elle écarquille les yeux et s'assure qu'elle ne se trompe pas.
- C'est à propos de Claire ?
- Exactement.
- Tu ne plaisantes pas ? Ça a vraiment marché ?
- Je te promets que non. J'ai attendu toute la semaine derrière la boîte aux lettres au travail en me rongeant les ongles par peur que notre démarche ne fonctionne pas. J'ai eu ensuite le droit à un coup de fil qui m'a confirmé les événements décrits dans la lettre.
Trop heureuse, Olivia se jette au cou de son époux et l'embrasse sans prévenir. Il rit, entoure les épaules de sa femme de ses bras. Il ajoute doucement ;
- On lui annonce maintenant ?
Elle hoche la tête, sans trouver de mot pour acquiescer. Alors, Octave appelle Gabrielle et lui demande de descendre immédiatement. Cette dernière rejoint la famille dans la pièce de vie. Voyant le visage de sa tante, elle s'inquiète et interroge aussitôt le couple.
- J'ai reçu ça aujourd'hui, au travail. Je pense que ça devrait t'intéresser.
Au travail ? Son oncle travaille dans le domaine de la justice. Cela concernerait sa mère ? En analysant l'enveloppe qu'on lui tend et le cachet en haut à gauche, Gabrielle a des frissons. Elle tremble du bout des doigts, et il lui faut quelques secondes pour ouvrir tant bien que mal en essayant de se contrôler. Alors, tout s'arrête. Le monde, le temps, son cerveau.
Sur le papier qu'elle tient dans les mains, il y a écrit : « droit de visite ». Elle doit relire les phrases plusieurs fois, puis pose la main sur con cœur pour vérifier qu'elle est bien éveillée et qu'elle ne rêve pas. Puis, au bout d'un long moment, elle lève lentement les yeux vers le couple et souffle, comme si elle craignait de prononcer ces mots :
- Ce… c'est vrai ? C'est vraiment réel ? Je vais vraiment la voir ?
Octave acquiesce avec allégresse.
- Ils ont accepté les preuves et les témoignages qu'on leur a présentés pendant des mois. Il va de nouveau y avoir un procès, mais cette fois on a beaucoup plus de chances d'y arriver. Ta mère continue de se battre, tu vois ?
Sans plus pouvoir se contenir, la jeune fille éclate en sanglot et se blottit contre sa tante. Les larmes ne s'arrêtent pas. Enfin, après des semaines sans appel, sans pouvoir son visage autrement que par des photos vieilles de l'année précédente, elles vont pouvoir se réunir. Derrière eux, le chérubin a tout juste fini son yaourt. Il crie vers sa cousine.
- Babielle ! Babielle, tu pleures ? Hein, Babielle ?
Elle rit, l'embrasse, le prend contre elle, et prononce enfin quelques mots.
- Je vais revoir Maman, Gaspard ! Je vais enfin revoir ma Maman !
Évidemment, ce ne sera pas immédiat. Les procédures judiciaires sont longues, d'autant que les fausses accusations envers la mère d'Olivia sont graves. Mais celle-ci n'a jamais douté ; Claire est bien trop douce pour être coupable dans une affaire de maltraitance. Octave explique comment tout va se passer, que ça va être long, que sa belle-sœur va avoir besoin de soutien plus de jamais si elle veut gagner son procès. Gabrielle est prête à tout endurer ; elle prouvera au monde que sa mère est innocente.
Après des semaines d'attente, le moment arrive enfin. Les deux femmes n'ont pas encore le droit de se voir à la maison, et l'assistante sociale doit être présente pendant leurs retrouvailles. Octave et Olivia ont laisser Salomé veiller sur leur fils pour accompagner leur nièce. Sur le chemin, elle a posé beaucoup de question à son oncle, il a répondu à chacune d'entre elles. Non, elle ne pourra la voir souvent, au début. Pas sans présence judiciaire. L'accusation est toujours là, n'est pas encore annulée ; se voir sans autorisation pourrait être considérée comme un enlèvement de la part de Claire.
« Et ce n'est pas drôle, la prison. C'est tout ce que je peux te dire.
- Tu en as déjà fait ?
- Oui, une fois. En jouant au Monopoly. »
En utilisant le rire, ils tentent de calmer le stress qui monte au fur et à mesure qu'ils s'approchent du lieu fatidique.
Gabrielle se tient devant une grande porte en PVC. Ils sont tous conduits dans une grande salle d'attente. Personne n'ose parler. L'anxiété, la nervosité mêlée à l'impatience et l'excitation sont palpables tout autour d'eux. Gabrielle s'assoit, se lève, puis se rassoit. Elle allume son téléphone, l'éteint, fait les cent pas, essaye de prononcer une phrase, s'interrompt. Elle a l'impression que les minutes ralentissent pour prolonger son attente. Des pas derrière le mur, mais ce n'est pas elle. Encore des pas qui ne se dirigent pas vers la pièce où ils sont. L'atmosphère s'alourdit. Puis, soudain, la porte s'ouvre. Une grande femme, amaigrie, les traits tirés, les yeux rouges, vient d'entrer. Elle a changé, et pourtant, Gabrielle la reconnaîtrait au milieu d'une foule. La mère et la fille se contemplent pendant quelques secondes interminables, debout, l'une au milieu de la pièce, l'autre à l'entrée, se retenant encore, priant pour que ce soit la réalité. Puis, Claire ouvre ses bras, sourit à son enfant. Celle-ci n'hésite pas une seule seconde ; se jette au cou de sa mère. Elle se blottit, la serre si fort, comme pour l'empêcher de s'en aller. Elle enfonce son nez contre son cœur, écoute ses battements, sent son odeur. Malgré les longs mois, elle sent toujours la lavande. Les larmes ne s'arrêtent plus, et Gabrielle ne sait plus rien dire d'autre que « Maman, Maman ! » Claire caresse tendrement les cheveux de sa fille. « Je suis là », répond-elle chaque fois qu'elle l'appelle. Elle aussi pleure à chaudes larmes. A vrai dire, tous ont les yeux humides. Même l'assistante sociale, qui est supposée les séparer, n'en a pas le cœur et les laisse faire. Quiconque est insensible à cette scène se retrouverait dans un laboratoire.
Les mains de Gabrielle ne tremblent plus, l'angoisse de sa mère s'est envolée. Ni l'une, ni l'autre n'a peur. A présent, elles savent toutes deux qu'avec de la patience, et en continuant de se battre, tout finira par s'arranger.
Oui, maintenant, tout ira bien.